Choisir un 4x4 pour son premier raid saharien

Portrait de TOURREILLES Jean-Marc

Partir au Sahara implique, si l’on veut conduire son propre véhicule, de choisir un 4x4 adapté. Nous allons tenter de répondre aux questions d’un débutant complet découvrant le problème sans a priori. Nous serons volontairement très sommaires.

Le choix d’un 4x4 va être guidé par une série d’impératifs, dont certains sont personnels :
- le prix du véhicule,
- son aptitude à un usage quotidien ou pas,
- vos compétences en bricolage,
- la disponibilité ou non d’un atelier, etc.

D’autres sont plus généraux. Les questions à se poser sont :
- qui peut m’initier au raid ?
- quel est le programme envisagé ?
- quelle préparation pour le véhicule ?

Qui peut m’initier au raid ?

En fonction du voyage prévu, le véhicule idéal va énormément varier. Répondre à cette question implique d’avoir étudié sérieusement son projet, et d’avoir un minimum de culture saharienne. Le mieux est donc, si on est un bleu complet, de commencer par se trouver un ou deux initiateurs expérimentés, à choisir soigneusement, pour vous orienter et vous expliquer les implications de certains choix. Dans un premier temps, il vaut mieux les croire sur parole, et se faire une opinion sur place plus tard. Un gars qui a fait plusieurs voyages sahariens n’a pas forcément les mêmes vues que vous sur les choses, mais il fait probablement peu d’erreurs graves.

La première erreur à ne pas commettre est de penser qu’on se fait une idée correcte a priori des conditions que l’on va rencontrer sur place. Les problèmes ne seront pas toujours là où vous les attendez.

Quel est le programme envisagé ?

Vous n’allez pas acheter un véhicule par voyage. Cependant, vous pouvez avoir une certaine préférence pour certains types de terrains. On ne rencontre pas du tout le même type de terrain en Mauritanie et au Maroc, par exemple.

Pour simplifier, la piste va demander un véhicule confortable et solide. Un gros break 4x4 convient bien, du moment qu’il possède le minimum minimorum :
- des pneus adaptés à la piste (des BF Goodrich AT, par exemple),
- des ressorts adaptés à la charge du véhicule (ce n’est pas le cas si le ventre de votre voiture en ordre de marche traîne par terre, celui-ci doit rester en charge raid au même niveau au moins que dans sa vie de tous les jours)
- et une autonomie d’au moins 1000 km (on va dire 300 litres pour faire court).

La caillasse (typiquement Maroc, Hoggar, ouest de l’ergi Mourzouk en Libye) va bousiller la bagnole, ne vous faites aucune illusion. Un véhicule bien préparé, c’est-à-dire dont on a viré tous les trucs fragiles et qu’on a renforcé au niveau des roues et des suspensions ne suffit pas ; il faut aussi apprendre à le conduire de manière à l’économiser. Vous courez de toutes manière de grands risques de crevaison, il vous faut donc deux roues de secours, sachant que les crevaisons sur des lames de pierre grandes comme la main sont des déchirures... où vous pouvez passer la main. Alors, les réparations, hein, vous m’avez compris..., et il n’est pas évident d’acheter des pneus en Afrique en dehors du Maghreb ou des zones pétrolières.

Le sable est le moins casse-bagnole, contrairement à une idée répandue. Par contre, il faut un engin léger. Le confort de suspensions est relativement indifférent, mais la hauteur sous le véhicule très importante : il faudra passer le sommet des dunes sans se planter à chaque fois. Le sable absorbe beaucoup de puissance, un moteur d’au moins une bonne centaine de chevaux est indispensable à partir d’une certaine hauteur des dunes à franchir (elles peuvent atteindre 300 ou 400 mètres de haut) et en raison du poids du véhicule en ordre de marche.

N’oublions pas enfin la route. Elle va représenter une part non négligeable de votre voyage. Un véhicule bien chargé ne peut pas rouler très vite, mais il est quand même souhaitable qu’il puisse rouler à 120 km/h de moyenne, pour ne pas perdre trop de temps dans les liaisons. De plus, vous avez la contrainte de suivre votre convoi. Un véhicule comme un Pinzgauer, par exemple, ne dépasse pas les 85 km/h et doit donc rouler avec des véhicules de même acabit pour ne pas être toujours à la traîne. En plus d’une certaine vitesse, les véhicules de raids doivent tenir la route correctement et freiner bien : pensez que vous êtes en surcharge sur une route ouverte à des usagers nombreux et parfois imprévisibles : comment réagira votre engin en charge si vous donnez un grand coup de volant pour éviter un bourricot ? D’une manière générale, l’aptitude au franchissement d’un 4x4 implique de sacrifier la tenue de route (grands débattements, souplesse des suspensions, absence de barres de torsion), mais n’est pas nécessaire dans le désert : il y a généralement de la place et faire l’acrobate est toujours un peu inutile, sauf sur certaines pistes de montagne.

Comme en général vous allez rencontrer un peu tous les types de terrains, vous allez devoir vous adapter aux cas de figure les plus fréquents, en sachant rester généraliste.

Les véhicules très bien adaptés sont donc :
- puissants (plus de 100 cv, préférez plus)
- coupleux (diesels de 3 litres de cylindrée ou plus)
- légers (moins de 2.5 tonnes en ordre de route, tous pleins faits)
- solides et simples : pensez aux compétences nécessaires pour le réparer, qui risquent de dépasser celles du garagiste local, et préférez les véhicules de conception traditionnelle. Les BMW X5, les Mercedes ML, les HDJ100 hauts de gamme et tous les 4x4 routiers de type SUV sont globalement inadaptés aux conditions sahariennes, soit par complexité, soit par fragilité.
- capables de performances routières correctes (120 km/h de croisière)

On peut citer sans être exhaustifs : Toyota HDJ80, KZJ, Hilux et Runner, Land Rover 90 et 110, Mercedes G, Mitsubishi L200 et Pajero court, Nissan Patrol court.

Un gros station-wagon de la taille d’un HDJ80 ou d’un Pajero long doit faire au moins 150 cv, le land 110 étant une relative exception en raison de son poids initial réduit, mais attention à ne pas le charger excessivement. Un Hilux a fait ses preuves bien qu’il soit sous-motorisé, grâce à son faible poids, à sa grande garde au sol et à sa solidité extrême. Comme vous le voyez, les règles théoriques sont à moduler sur le terrain.

C’est d’ailleurs la deuxième règle importante du Saharien : préférez toujours l’expérience de terrain à la théorie.

Quelle préparation pour le véhicule ?

Celle-ci dépend des qualités intrinsèques du véhicule et de votre voyage, principalement l’autonomie requise.

Aucun véhicule n’est apte à partir sans préparation. Ce principe admis, certains sont des baroudeurs nés, d’autres pas.

Donc pour tout le monde :
- monter des "vrais" pneus,
- monter des suspensions renforcées, de préférence des trucs simples et solides, pas des suspensions à hauteur variable, par exemple,
- et installer un réservoir supplémentaire ou une série de jerrycans (à ne pas mettre sur le toit).

Pour éviter les erreurs de débutants, n’installez pas de galerie de toit, et la première chose à apprendre est de faire le tri de ce qui indispensable de ce qui est sans intérêt.

Pour se faire, voici une méthode qui a fait ses preuves.
- 1- évaluez votre charge utile maxi [1] : en gros 800 kg, c’est déjà beaucoup mais tolérable pour un véhicule solide, freinant bien et doté de suspensions sérieuses. Vous commencez à comprendre pourquoi il faut un véhicule maousse costaud.
- 2- déduisez d’emblée le poids des liquides : gasoil et eau, au bas mot 400 kg, car il ne faut jamais oublier de compter le poids des conteneurs, réservoirs ou jerrycans.
- 3- il vous reste au maximum 400 kg pour tout le reste, notamment la nourriture et les fringues, mais aussi des choses assez pesantes comme la caisse à outils, les plaques et les pelles, et les roues de secours. Pour info, une roue complète de 4x4, ça pèse entre 30 et 40 kg. N’oubliez pas non plus la caisse de rangement ou les cantines, fort utiles mais pas nulles en poids. Si vous n’avez pas encore choisi votre mode de rangement, partez sur une base forfaitaire de 30 kg pour les coffres.
- 4- vous étalez une bâche et vous posez dessus TOUT ce que vous allez emporter. D’un coup d’oeil, vous embrassez l’ensemble de votre chargement.
- 5- vous pesez TOUT. Vous notez le poids de chaque objet, vous additionnez les poids et à 10 contre 1, vous allez constater que vous avez trop de chargement.
- 6- vous faites un tri en intégrant le rapport poids/utilité pour atteindre le poids cible maxi. Grosses négociations avec votre co-équipier à prévoir...

De toutes façon, appliquez une troisième règle de base du saharien : ce qui ne sert pas peut nuire.

Ensuite, il ne reste plus qu’à charger le véhicule.

Le chargement du véhicule

Le chargement d’un véhicule dépend de quatre choses :
- le poids des objets
- la forme et les dimensions des objets
- la plus ou moins nécessaire accessibilité aux objets
- la forme du véhicule

Ce chargement doit être bien réalisé pour ne pas passer son temps à chercher les choses, pour ne pas déséquilibrer le véhicule et pour assurer votre sécurité en cas d’accident ou de renversement. Arrimez tout de manière commode et sûre.

En ce qui concerne le poids, il n’y a qu’une règle : placez le plus lourd le plus bas possible, et le plus près possible du centre de gravité du véhicule. Le plus lourd, ce seront les liquides, eau et gasoil. En plus d’être lourd, un réservoir a la caractéristique de changer beaucoup de poids pendant le voyage : raison de plus pour le placer au centre de gravité. Le bon endroit, c’est juste derrière les sièges avant.

La forme et la dimension des objets va imposer en grande partie leur emplacement dans le véhicule. Il vaut donc mieux placer d’abord les plus gros objets qui doivent rester facilement accessibles, typiquement la kitchenette. Attention à la commodité d’accès, le malcommode devient au fil des jours exaspérant.

Si votre véhicule est clos (station-wagon), vous n’aurez d’accès que par l’arrière et par les portes latérales. Un pick-up offre l’avantage d’une accessibilité sur trois faces, tout autour de la benne. Par contre, celui-ci impose des coffres étanches à l’eau comme à la poussière et aux mains des voleurs, et l’accès par l’intérieur est impossible pendant la conduite. Un pick-up 4 portes est un bon compromis qui offre une zone ouverte idéale au bivouac, et une zone intérieure adaptée à la protection des objets fragiles ou précieux et accessible en roulant. Si vous préférez une grande benne pour pouvoir y dormir, choisissez tout de même une cabine allongée, pour y glisser appareils photos, boissons et vêtements.

Un autre avantage du pick-up est d’offrir la possibilité de fixer aisément à l’extérieur du véhicule les accessoires encombrants et indispensables comme les plaques et les pelles.

Une fois là-bas...

Un raid n’est pas un voyage insouciant, il convient de rester vigilant, car tout petit problème peut prendre des proportions inquiétantes. Les marins, les montagnards sont en général bien préparés à cet état d’esprit qui est commun à toutes les disciplines un peu risquées.

Ne vous laissez pas aller à la griserie des espaces infinis sans garder conscience que vous êtes loin de tout en cas de pépin. Il convient de bien prendre conscience qu’il y a une différence entre l’imprévu et l’imprévisible. Celui qui prend des risques inutiles ou qui néglige sa préparation ne peut pas dire qu’une panne ou un accident était imprévisible.

Considérez que vous avez la responsabilité de vous-même comme de votre co-équipier et de l’ensemble du groupe. Il est hors de question pour les membres du groupe de se désolidariser en cas de problème, mais vos ennuis seront d’autant plus excusables qu’ils ne seront pas le fruit de pitreries ou de l’inconscience. Réparer sur le bord de la piste est peut-être une expérience inoubliable, mais il ne faut pas que ça devienne une habitude, les autres membres du groupe ne sont pas là pour supporter les conséquences de vos actes irréfléchis. Ils sont venus pour faire un voyage, pas pour vous servir de dépanneurs. L’ambiance risque au fur et à mesure de se dégrader si vous vous révélez un boulet ou une source perpétuelle d’incidents.

Un vieux proverbe reste d’actualité : qui veut voyager loin ménage sa monture. Qui veut voyager loin ménage aussi ses co-équipiers...

Conclusion

Préférez un véhicule connu et éprouvé : pour un premier voyage, un véhicule très robuste comme un Toyota récent est une valeur éprouvée. Sauf si vous êtes mécano de profession, vos connaissances en mécanique sont sans doute encore un peu justes, un engin solide est donc une assurance de tranquilité, et un véhicule connu une garantie de trouver plus facilement des compétences en cas de casse.

Au niveau délais, prévoyez large pour vous laissez le temps de préparer votre véhicule, les imprévus peuvent être nombreux en cours de préparation et seront stressants dans les jours qui précèdent le départ.

Je vous rappelle les conseils de base à afficher sur le mur qui vous fait face quand vous vous endormez :

Ne faites pas confiance à vos a priori sur le désert avant d’y avoir été vous même. Vous vous faites très probablement une idée fausse des difficultés, surévaluant certaines et sous estimant d’autres.

Méfiez vous des grandes idées, des livres et des argumentaires commerciaux : préférez toujours l’expérience de terrain à la théorie et au discours.

Ce qui ne sert pas peut nuire. N’emportez que ce que vous êtes sûr d’utiliser, et que ce que vous savez utiliser.

Ménagez votre monture et vos co-équipiers.

Que ces conseils ne vous gâche pas l’envie de partir, mais vous fasse prendre conscience que vous ne partez pas pour des vacances en promène-couillon, mais pour l’équivalent terrestre d’une transatlantique.

A bientôt sur les pistes !

 

Notes

[1] C’est une charge utile pour compatible avec du tout-terrain. Certains véhicules ont une charge utile supérieure marquée sur la carte grise, mais c’est une charge utile "route".