Les éléphants du Sahel

Portrait de TOURREILLES Jean-Marc

 Préambule : j’ai beaucoup hésité à écrire quelque chose sur ces éléphants. Parfois il vaut mieux être discret. Attirer du monde peut avoir des effets positifs ou négatifs ; ce qui se passe au pays Dogon, juste à coté, peut être considéré comme un bienfait ou comme un désastre. Et je doute qu’on ait demandé l’avis des Dogons.


En l’occurrence on ne demandera pas l’avis des éléphants.

Texte de Christian Janvier

 


récit, très naïf, est celui de quelqu’un qui a vu des éléphants pour la première fois de sa vie. Que les habitués m’excusent. Je ne connaissait rien aux éléphants avant cette histoire, les indications techniques sont issues de lectures postérieures.

Pour certains, ça sera les USA avec la route 66, pour d’autres le pape au balcon du Vatican, la traversée de l’Atlantique, le marathon de NewYork... et moi, j’ai décidé d’aller voir un éléphant, sauvage, libre, en Afrique.

Je me suis déjà fait le même cinéma avec d’autres sujets.

Ce n’est pas vraiment une simple lubie passagère, bien que cela puisse commencer en sortant d’une soirée bien arrosée, ni tout à fait une décision rationnelle, étayée par des informations nouvelles, issues de la même soirée. Plutôt une sorte de pari avec soi-même.

Donc, là, ça m’a pris : je voulais voir un éléphant.

Evidemment j’avais lu « Les racines du ciel » ce livre de Romain Gary, pour lequel il a eu le Goncourt en 1956, qui retrace les aventures d’un homme qui se bat pour sauver les éléphants. Le héros, Morel, veut sauver les éléphants d’Afrique, à n’importe quel prix, parce qu’ils représentent le dernier symbole de l’homme libre, pour sauver l’homme lui même, de sa folie, de sa cupidité, de sa mesquinerie, de sa méchanceté, de sa bêtise. Morel et quelques autres autour de lui, pendant la guerre, ont échappé au désespoir et à la mort dans les camps de concentration du seul fait de penser à eux, qui se déplaçaient libres et invaincus dans la savane africaine.

Il est fréquent que, après un certain nombre de verres de sa boisson favorite, quelque chose nous apparaisse comme particulièrement important, hips...ou urgent...

Cinquante quatre ans, jamais vu un éléphant en liberté... merde alors. Hips...

Exclu le safari au Kenya, en Tanzanie, en Namibie... non, j’irai tout seul...hips... on ne réalise pas un rêve comme ça avec une bande de touristes, consommateurs d’images et de sensations fortes toutes préparées à la sauce Masaï-Nouvelles Frontières. Ou pire avec des chasseurs collectionneurs de trophées, par respect pour la mémoire de Morel et de Gary. Hips...

Est ce que j’avais déjà le projet d’aller au Mali, et que j’ai appris par la suite qu’il y avait des éléphants dans le désert, dans la boucle du Niger, ou l’inverse, difficile à dire.

Ce qui est sûr, c’est qu’à partir d’un certain degré d’excitation ou d’ébriété, le cerveau fonctionne plus vite : désert, Toyota, Mauritanie, Mali, piste, Gourma, savane, points d’eau, piste, jumelles, bestioles grises à l’horizon... Pas de Kenya, pas de truc compliqué, juste savoir conduire et regarder au loin...

A tête reposée, les choses sont parfois un peu moins simples que prévu.

Où sont elles exactement ces bestioles ? faudrait quand même savoir précisément où elles se promènent, car en plus, elles se déplacent. Et puis, comment on fait ? c’est méchant un éléphant ? ça supporte les voitures ? ça court vite ? ça s’enfuit, ça se cache dès qu’on approche ou ça s’énerve grave ? Et le terrain ? Sable, marécage, prairie... est ce que ça roule ou pas ?

Heureusement, quand on a décidé qu’on ne pouvait pas mourir sans avoir vu un éléphant, on ne se laisse pas arrêter par de basses considérations matérielles.

Très rapidement, les informations se sont précisées.

Un copain qui était au Mali l’année précédente, deux ou trois coup de fils, et Internet.

Il s’agit d’un troupeau résiduel, qui survit très au nord des zones habituelles où vivent les premiers éléphants africains qui sont visibles dans les parcs du sud ouest du Mali, et du Burkina. Les « miens » séjournent près des mares qui se forment à la saison des pluies, dans la partie du désert qui est comprise entre le fleuve Niger au nord et la nouvelle route rejoignant Mopti à l’ouest et Gao, 550 km plus à l’est. Lorsque les réserves en eau s’épuisent, c’est à dire en Mai-Juin, ils descendent vers le sud, traversent la route et vont passer un peu de temps sur la frontière nord du Burkina.

Ils ne sont plus que 320 environ, d’après les derniers comptages qui s’effectuent par photographies aériennes, contre 500 environ il y a une trentaine d’année. Et sont donc considérés comme en voie de disparition. La raison principale tourne autour de la diminution des ressources en eau et en nourriture, ceci étant du à des raisons climatiques et à la concurrence avec le cheptel domestique qui est en augmentation dans la région.

Parallèlement, le développement des activités humaines, sédentarisation et arrivée de nouvelles populations chassées par l’insécurité du nord du Mali, réduit l’habitat naturel des éléphants et perturbe leur mode de vie. La coexistence de ces grands animaux avec le bétail et les hommes... et les femmes, n’est pas toujours facile, en toute période.

L’éléphant, quand il a faim ( 200 kg de fourrage par jour en moyenne ) et soif ( 150 à 200 litres d’eau ), sans être réellement de mauvaise humeur, s’approche des villages. Il arrive qu’il dévaste les cultures, sans le faire exprès, juste en posant ses pattes, ( imaginez une dizaine d’éléphants, même bien intentionnés, dans votre jardin ) et qu’il démolisse les greniers - les portes étant trop petites_ des incidents se produisent et parfois des accidents, des dommages collatéraux comme quand les américains arrivent quelque part.

Dans tout ça il y a des gens qui les aiment bien et des gens qui s’en débarrasseraient volontiers ( des éléphants et des américains ).

Le problème, technique, économique, sociologique est en tous cas à l’ordre du jour, dans les réunions des villages et autres instances locales, au niveau de l’état, et au niveau international.

www.savetheelephant.org

J’ai fini par les localiser précisément sur un site Internet qui décrit leurs migrations annuelles et publie leurs parcours à partir d’informations récupérées par GPS ( en posant des colliers émetteurs sur certains animaux ).

On peut ainsi suivre les déplacements de trois d’entre eux en fonction des périodes de l’année.

http://news.nationalgeographic.com

C’est comme ça que je suis devenu un familier des mares boueuses qui ont pour nom : Banzéma, In Adyatafene, Tin Cherit, Indaman...

Juste les noms, même pas les coordonnées. Ca berce les rêves la nuit.

En ce qui concerne la première partie du voyage, pour se rendre au point de départ de notre recherche, Rafaele et moi n’avions pas de soucis particuliers : le Toyota était aménagé pour le désert avec un réservoir supplémentaire de GO, des jerrycans d’eau et six bonnes roues capables de rouler dans la boue et de franchir d’éventuels gués. Par ailleurs, nous avions déjà parcouru l’Afrique du Nord et la Mauritanie en particulier, à plusieurs reprises. Nous savions que la frontière du Mali ne présentait pas de difficultés particulières, qu’il y avait juste quelques centaines de kilomètres de piste incertaine entre le goudron mauritanien et la première ville malienne. Et qu’il suffisait ensuite de remonter par la route, en suivant plus ou moins le fleuve, jusqu’à Douentza. Avec de très belles étapes au passage : Djenné, Mopti, le pays Dogon, et peut être, sur le retour, Tombouctou.

En définitive nous sommes donc partis sans plus d’informations sur le comportement de nos éléphants sahéliens, en particulier sur la marche à suivre, concrète, sur place, pour les trouver et les approcher.

Pas d’organisation. Pas de rendez vous, pas d’adresses de guides ou d’agences, pas de connaissance du terrain. Pas de points GPS.

Ca permet de délirer. On peut voir de grands lacs et de la forêt ou des dunes. On peut se voir couché par terre en train de ramper ou blotti dans la bagnole au milieu des bêtes qui surgissent dans la nuit.

Seule initiative technique précise : achat, la veille du départ, d’un téléobjectif 28 / 300.

Il ne s’est pas passé grand chose de tout ça. Mais ce fut une expérience très émouvante.

L’histoire a commencé par hasard.

Nous arrivions du pays Dogon et nous avions pris la route de Hombori, qui rejoint ensuite Gao, vers l’est. Nous nous sommes arrêtés à Boni, petite bourgade située à une dizaine de kilomètres au sud de la route. Avec l’intention d’explorer les environs qui sont connus pour proposer de fantastiques parois d’escalade, dont je m’étais procuré les topos, au cas où.

Sinon, nous comptions continuer un peu plus loin, monter vers In Adyatafene et revenir ensuite vers Banzéma que je situais à peu près sur la carte au millionième.

Nous stoppons à la police de Boni, sur un signe d’un grand policier au look de shérif de western.

A l’intérieur, le factionnaire me fait remarquer que nos passeports ne sont pas vraiment beaucoup tamponnés par les différentes autorités des différentes localités que nous avons préalablement traversées. J’exprime ma profonde consternation, et je le remercie de bien vouloir m’enregistrer. Pendant qu’il recopie nos identités à l’aide d’une vieille machine à écrire sur laquelle il tape attentivement à deux doigts, je le questionne sur les éléphants, l’air de rien.

Il m’explique que les plus grosses bandes se trouvent plus au nord, comme prévu, et qu’ils se regroupent début juin pour passer précisément à Boni, au lieu dit « la porte des éléphants ». Et il ajoute, négligemment : « Il y en a quelques uns qui traînent dans une mare, là, derrière la colline » et continue « normalement ils restent ici jusqu’à ce que les mares s’assèchent, alors ils remontent rejoindre les autres, avant de redescendre en juin... des fois c’est l’inverse, c’est ceux de là haut qui sont chassés par la sècheresse et qui les rejoignent ici... là ça pose des problèmes... »

On sort de là, on se regarde, en pensant la même chose : on devrait bien arriver à trouver une mare, derrière une colline...

On contourne le massif qui surplombe le village en se disant qu’ils ont des sacrément grosses collines dans ce pays et on se met à la recherche de la mare dans une immense plaine ocre qui s’étend indéfiniment vers le sud. Au bout d’une heure à tourner en rond dans la brousse, une sorte d’alternance de regs agrémentés d’une végétation basse et desséchée, et d’épineux décharnés, notre confiance dans notre capacité à trouver cette mare commence à diminuer. Heureusement on tombe sur un premier berger, qui, comme les suivants, ne parle pas un mot de notre langue, mais qui, d’après nos questions, semble comprendre que nous cherchons de l’eau. Geste de la main qui indique une vague direction, difficile à interpréter pour choisir un cap mais suffisant pour être sûr de deux choses : c’est pas là et c’est pas au pied de la montagne, comme nous le pensions. En avant toute sur un sol assez dur, dans la même ambiance de forêt clairsemée et brûlée par le soleil avec un coté un peu destroy, comme après une tempête, ou après une violente crue. Ca doit plutôt être ça car le sol est jonché d’arbres morts et de broussailles arrachées.

Deuxième berger, même signe, la main qui se tend au bout du bras, entre le sud ouest et le sud est.

Le troisième idem. Je constate grâce au GPS que nous perdons de l’altitude, juste quelques mètres, mais c’est bon signe.

Quatrième berger, alors là, changement radical : semble ne pas comprendre cette histoire d’eau, ou de mare, mais fait un signe clair qui se comprend dans toutes les langues. Il agite sa main vers l’horizon pendant qu ‘il tapote son avant bras avec son autre main : parti ? quoi parti ? qui est parti ? parti où ça ? On comprend rien, alors il m’entraîne et me montre le sol.

Wouuff : des traces, des traces énormes, circulaires, un peu ovales qui se succèdent, bien marquées dans la terre... et puis des crottes ... il ne s’agit plus d’un rêve, d’une hypothèse...je suis des yeux la trace, un éléphant est bien passé là, il est quelque part, devant nous, très loin peut être, ou tout près, impossible de savoir...

Malheureusement notre gars a l’air formel : les éléphants sont partis, ils ne sont plus là, ils se sont cassés... merde, merde et merde.

Rafaele me raisonne ne me faisant remarquer qu’on ne peut pas savoir exactement ce qu’il veut dire : parti ? ça peut vouloir dire qu’ils sont partis définitivement pour cette année mais ça peut être aussi : parti brouter un coup, reviens dans cinq minutes.

On décide que le mieux est de trouver la mare.

Re brousse, re berger qui s’explique mieux. Ou alors c’est nous qui avons fait des progrès.

Il y a deux mares.

La plaine est coupée par une sorte de pli et dans les endroits les plus profonds, l’eau reste pendant des mois au delà de la saison des pluies. La première correspond à un énorme fossé de quelques dizaines de mètres de profondeur qui s’étend sur deux cent mètres environ. Elle est entourée d’une végétation assez dense et de grands arbres ce qui fait un peu de verdure qui tranche avec la couleur ocre de la terre. Et de l’eau, qui ressemble plus à de la boue à peine liquide.

La seconde, à quelques kilomètres de là, est plus dégagée, car elle se trouve dans un environnement beaucoup plus rocheux. Elle doit faire cent mètres de long sur trente de large. Une sorte de grande guelta au milieu d’une plaine.

L’ambiance générale est désolée. Le fossé est encombré par d’épais taillis d’arbres et d’arbustes desséchés. Tout autour ce sont des broussailles et de la terre nue, avec beaucoup d’arbres morts par terre... vous ajoutez quelques tourbillons de poussière, un léger vent chaud : c’est pas vraiment folichon.

Nous voilà bien dubitatif sur nos chances de voir surgir un éléphant.

C’est encore un berger qui va changer la donne. Il débarque soudain, discret, souriant, enveloppé dans une gandoura bleue. Un peul sans doute, très jeune apparemment, qui doit avoir des idées de ce qu’on fait là, puisqu’il nous fait signe.

Il veut nous emmener quelque part. Où ? Pourquoi faire ? Loin ? Prendre la voiture ?

Non, pas de voiture. Pas de chien. Des chaussures.

On n’ose pas y croire. Pas possible que ce soit autre chose. Ils viennent tellement souvent te chercher pour que tu viennes à leur campement, pour un médicament, pour discuter un peu, pour le thé... Mais là, non, c’est pas ça.

On marche, on traverse deux ou trois bosquets, des clairières, on se fraie un chemin dans des fourrés, le temps passe et puis on débouche sur un grand reg vide bordé au loin par une sorte de forêt pas très épaisse.

Le berger n’est plus seul. D’autres jeunes sont apparus, ils dirigent des troupeaux qui arrivent sur le coté, avec des appels, ou des sifflements. On s’arrête. Je surveille notre berger qui se déplace tout doucement : son regard est concentré sur la lisière de la forêt.

Un éléphant, là, devant nous, dans cette forêt clairsemée ?

J’évalue les probabilités : depuis qu’on marche il a eu largement le temps de partir dans une autre direction, et puis avec tout ce bordel, m’étonnerait qu’il vienne par ici.... En plus, on s’est vraiment avancé en plein milieu sans s’en rendre compte.

Je réalise que c’est peut être le rôle du troupeau. Nous dissimuler ou détourner son attention ou ... bon, on comprendra après.

Et soudain, je le devine, une énorme masse compacte, grise un peu verte qui se confond avec les arbres, oui, c’est ça, je distingue ses pattes qui bougent au milieu des troncs, je vois son dos qui dépasse la cime des arbres... il avance doucement... je reste complètement scotché par la taille. Je prends une première photo, avec l’idée que peut être il va rester plus ou moins à l’abri.

Pas du tout, d’un coup, il émerge tranquillement de la ligne d’arbres et s’avance vers nous, sur le reg.

Enorme, j’ai jamais vu un truc aussi énorme... et d’un calme ahurissant. Un pas après l’autre, avec des arrêts, une patte après l’autre, sans aucune hâte, comme s’il avait l’éternité devant lui.

De temps en temps, il reste immobile pendant un moment, sans bouger, semblant réfléchir, puis repart avant de s’arrêter de nouveau, parfaitement indifférent à ce qui se passe autour de lui : les deux ahuris plantés au milieu du reg, les bergers, le troupeau de vaches qui trottinent un peu plus loin, le vent qui soulève la poussière...

J’ai eu quelques moments d’inquiétude, avec des regards en arrière vers une quelconque retraite, mais tout s’est passé de manière si irréelle que l’idée de danger n’a pas pris consistance. Je suis certain qu’il nous a vu ( où alors, il est complètement miro ) mais apparemment il s’en fout complètement. A un moment il s’est mis à bouger les oreilles, puis à souffler violemment par terre avec sa trompe, et j’ai eu l’idée, que peut être il était énervé par quelque chose... mais finalement je ne crois pas, c’est juste un truc qui a du le chatouiller, une petite branche de son repas de midi qui passait pas bien, ou les dernières nouvelles de Cote d’Ivoire.

Cette bête énorme, se déplaçant avec un tel calme au beau milieu de cet espace complètement dégagé.... Stupéfiant.

Après coup je me suis demandé ce qui m’avait paru aussi étrange : je crois que c’est le sentiment que, pour lui, nous n’existions pas. Tous les animaux réagissent par rapport l’homme : ils observent, ils sont intéressés, ils attaquent, ils s’enfuient... Lui on sentait qu’il était chez lui, sûr de sa puissance, avec, comme tous les jours, l’intention d’aller boire un coup, de son pas tranquille, sans que rien ne puisse le faire dévier de sa route, ou changer d’idée... Nous, on n’était pas plus qu’un petit monticule dans son champ de vision, une vague odeur, un claquement de brindilles supplémentaire dans le bruit permanent de son environnement.

Un bon moment après, quand il s’est approché de la mare, celle qui est située dans les rochers, j’ai pensé que le Toyota ( un 75 blanc, c’est pas une Yaris ) était en plein milieu de sa route et qu’il allait... je ne sais pas, moi, changer de direction, manifester son désagrément... Rien du tout... il est passé à coté comme si il n’existait pas ( même pas demandé si c’était le six cylindres, pourtant normalement, ça rate pas...)

Rapport de force en sa faveur : cinq tonnes contre deux ( les plus gros vont jusqu’à six sept tonnes ) En plus c’était un mâle, avec des défenses un peu usées, mais quand même ( faux : les femelles aussi ont des défenses, d’après ce que j’ai lu _ pour le Toy, je sais pas, c’est pas marqué sur la carte grise )

Il a bu un coup, il s’est gargarisé un peu, il s’est tourné vers les fourrés qui embroussaillent le vallon dans la direction de la seconde mare et il s’est éloigné, toujours aussi tranquillement après un nième temps d’arrêt face une vache qui croisait sa route et qui, elle, marchait un peu en crabe, le regardant de coté.

On a attendu qu’il disparaisse. Et on est revenu vers les bergers.

On est resté abasourdi par cette séance.

On a distribué du thé, et du sucre et puis on a raccompagné un des bergers à son campement. On a essayé de discuter un peu, mais c’était très difficile. Rafaele a récupéré un bébé sur ses genoux, on a joué avec les gosses, et puis on est reparti. Des gens très pauvres, complètement paumés dans un environnement qui à priori ne doit pas être ni très fertile ni très facile à vivre.

Plus tard, on a rejoint la mare qui est dans les arbres. On était à peine installé qu’un deuxième éléphant est apparu dans la plaine en face. De nouveau une énorme bestiole, un monstre gris pale, avançant avec la même lenteur que le précédent, un animal d’un autre monde, dont la silhouette se détachait en contre jour sur le ciel du soir.

On n’a pas tardé à avoir des nouvelles du précédent qui se trouvait dans les fourrés entre les deux mares. Effectivement, au bout d’un moment on l’a aperçu en train de récolter de grandes brassées de feuillage, dans une clairière encore un peu éclairée par le soleil. De toute beauté.

Celui qui arrivait de la plaine a fini par atteindre le bord du fossé, en face de nous. J’attendais avec impatience qu’il descende mais il n’avait pas l’air décidé du tout.

Un berger nous a rejoint et on s’est assis tous les trois sur un tronc d’arbre, proche de la berge.

C’était un jeune type habillé d’un vieux short et d’un encore plus vieux tee-shirt, en loques les deux. Celui là parlait bien le français, avec beaucoup de naturel. Il avait une pioche sur l’épaule et il n’arrêtait pas de rigoler.

Trois copains à la terrasse d’un café. « Putain, il va descendre ce con d’éléphant ! » « Non, il mange, regarde » « Zut, à la fin, il va faire nuit » « Mais taisez vous un peu, c’est vous qui lui faites peur » « Peur ? non, ils n’ont pas peur... » Et notre gars de continuer à rire et à raconter des histoires invraisemblables... « Une fois j’étais venu pêcher, je me suis endormi... et je me suis réveillé parce que j’étais en train de glisser dans l’eau... j’ai essayé de me rattraper, il y avait une grande tige grise, devant moi... c’était un éléphant qui était venu au dessus de moi... »

Finalement notre éléphant a dés-escaladé le fossé et s’est retrouvé nez à nez avec son congénère. C’est nous qui avons été les premiers surpris parce qu’on ne l’avait pas entendu arriver, ce qui est très étonnant vu l’enchevêtrement de végétation d’où il sortait. Ils se sont croisé, lentement, en silence, l’un remontant l’autre descendant.

Quand il a commencé à traverser la mare, je me suis dit, que peut être il ne fallait pas rester là.

Le berger est parti couper du bois pour se chauffer dans sa cabane, car disait il « J’ai froid, très froid, ma femme aussi, on va faire un grand feu... »

Nous on a réintégré le Toyota et on s’est éloigné de cinq cent mètres.

Complètement groggy, comme des gens qui cherchent leur respiration après avoir pris une énorme vague en plein dans la figure, à cause de ces bêtes incroyables et surtout à cause de la façon dont ça se passe : cette lenteur, ce calme, cette indifférence, ce hors du monde réel...hors du temps.

Une gamine nous a rejoint, elle a mangé un peu de pâte d’amande et puis elle est repartie. Les bruits des animaux qu’on entendait dans le lointain s’est tu. On s’est endormi.

Au matin, un berger nous a porté du lait dans une calebasse.

Voilà, on a décidé que ça suffisait.

On aurait pu rester un jour ou deux, on a préféré repartir, garder intactes la force de ces premières sensations, la gentillesse de ces gens aussi, qui ont fait que la rencontre se passe de manière aussi naturelle.