Alex et Myo découvrent l’Afrique

 Ne perdons pas de temps, plantons directement le décor car ma vie défile à 200 km/h, à la différence de vous, c’est que je ne suis pas seul maître à bord.

 

J'ai 34 ans et la vie m’a forcé à adopter ad vitam eternam un compagnon de voyage, et tant pis pour moi si nos caractères ne s’accordent pas. Atome crochu ou non, celui-ci se prénomme « dystrophie progressive des ceintures scapulaire et pelvienne », en d’autres termes, je suis atteint d’une myopathie, une dégénérescence musculaire codée dans mes gènes. Aucun traitement en perspective hormis de vivre au jour le jour en profitant de chaque instant présent.

Le 4x4 est venu à moi il y a un peu plus d’un an. Les hasards de la vie ! Après quelques mois de pratique et d’intense bonheur, mon 4x4 est, du jour au lendemain, venu se substituer à mes jambes, il est l’organe qui me manquait, il m’offre dépaysement et décharges d’adrénaline au quotidien. Ni une ni deux une idée est venue se loger au plus profond de moi : participer au Paris-Dakar en qualité de pilote ! Un challenge auquel je dois me préparer. Malheureusement, mon expérience du pilotage 4x4 n’en est encore qu’à ses balbutiements. En effet, l’Afrique demeurait vierge de mes traces. Le destin se mit en quête de me filer un coup de pouce, il me jeta sous les roues Luc Paquier et Arnaud Van Der Elst, les deux figures emblématiques du Club Moto 80, un club belge jallonnant le calendrier de sorties moto aux quatre coins du monde. Ils approuvent mon idée et sont conscients de m’offrir ma première expérience africaine. Ils décident d’exorciser ma virginité ! A l’issue d’un déjeuner, je me vis offrir l’oportunité d’intégrer leur rang dans le cadre féérique de la Trans Tunisia. Un raid moto tout-terrain arborant plus de 3000 kilomètres de pistes tunisiennes, soit deux semaines d’intense évasion. Ma tâche sera de jouer au chauffeur de ces dames, transporter les épouses des motards à bord de mon Patrol GR. Qui a dit que les contes de fée n’existent plus ? A moi les milles et une nuits  !

Tunis - Kairouan sera ma première spéciale tunisienne avec de près de 300 kilomètres inscrits au road-book. Dès que le bitume s’efface, les pistes prennent possession de mon champ de vision et mes BF AT explosent de bonheur, les payages m’éblouissent et se succèdent à la vitesse de mon fidèle destroyer. Les premières tentes berbères me prouvent la précarité économique de ce pays pour ne pas dire de ce continent, l’ivresse des grands espaces commencent à m’ennivrer, je pénètre dans une autre dimension et je suis d’ores et déjà heureux, comblé et très reconnaissant envers le Club Moto 80 pour m’avoir offert ce rêve sur un plateau. Jamais je ne les remercierai assez ! Merci.

Le déjeuner était habituellement prévu dans les gargottes locales. Pour cette première étape, le point GPS était verouillé sur la ville de Bargou. Le gros de la troupe était prévu aux alentours de 13h, mais c’était sans compter l’orage et ses pluies diluviennes, il nous souhaita la bienvenue quelques kilomètres à peine avant Bargou. En quelques minutes la piste prît des allures d’enfer, les montées en dévers se transformèrent en toboggan glissant prêt à catapulter dans le précipice tout pilote non consciencieux. Je réussis tant bien que mal à échapper à cette sentence impitoyable, ce qui ne fût pas le cas de tout le monde. Certains motards y laissèrent embrayage et moral, si bien que l’organisation dut porter secours à ses troupes en plein milieu de la nuit. Ces hommes, maudits par Allah lui-même, ne virent donc pas le choc dont j’étais la victime. Mon admiration me plongea dans un état de béatitude, le Club Moto 80 ne faisant pas les choses à moitié, nous logions dans un des plus beaux palais qu’il m’ait été donné de voir : la Kasbah à Kairouan. Féérique ! Les milles et une nuit étaient bel et bien là  !

La seconde étape de la Trans Tunsisia m’apporta ma décharge d’adrénaline, je pus enfin lâcher les watts sur une piste relativement ensablée : la piste du « chemin de fer », 350 kilomètres reliant la Kasbah de Kairouan au somptueux Tamerza Palace. Un palais bordant un impressionnant oued avec vue imprenable sur un vieux ksar abandonné. Décidément, j’en prends plein les mirettes ! A ce rythme là, je ne vais plus vouloir rentrer sur notre bon vieux continent. La « piste du chemin de fer » lèche la frontière algérienne, elle me permit de peaufiner mon pilotage, les djebels se succèdèrent aussi rapidement que mes premières grosses frayeurs. En effet, mon Patrol GR avait décidé d’aller tâter les talus bordant la piste, à moins que cela ne soit moi, grisé par la vitesse qui ne put éviter les sorties de pistes, je ne sais plus au juste… Grosses émotions et un maximum de glisse. Rien qu’au terme de deux étapes j’étais comblé et heureux. Du plaisir à l’état pur, merci Luc et Arnaud !

Lors de l’étape Kebili - Tataouine, mon premier et unique souci mécanique de cette Trans Tunisia pointa le bout de son nez. A la sortie de Kebili, les pistes sinueuses et ornées de cailloux tranchants m’offrirent ma première crevaison. Le plaisir de la glisse m’envahit, j’amplifiais mes glissades, j’élargissais mes trajectoires jusqu’à ce qu’un terrible choc vînt secouer ma roue avant droite. J’ai du heurter une pierre, me dis-je. Je m’arrête, j’ouvre la portière et j’entends de suite mon pneu crier de douleur et maudire la générosité de mon pilotage. Psshhiiiiiittttt qu’il me dit ! N’ayant pas la force physique pour changer une roue de 4x4, je suis réduit à attendre l’assistance de la Trans Tunisia. C’est sous le regard amusé et interloqué d’un agent de la garde nationale tunisienne que les filles de l’assistance médicale commencèrent à changer ma roue. Le travail sera achevé en un tour de main par l’assistance mécanique fermant la marche de la Trans Tunisia. L’officier de la garde nationale tunisienne dépêché par l’ONTT (Office Nationale de Tourisme Tunisien) pour veiller sur le bon déroulement de notre périple ne s’en est pas encore remis ! Le choc des cultures...

Les étapes s’enchaînent mais ne se ressemblent pas. Après avoir brièvement traversé la chaleur irradiante du Chott El Jerid, nous nous enfonçons dans le sud en direction du Grand Erg Oriental, la frontière avec le Sahara. C’est au cours de l’étape ralliant Kebili à Tataouine que le sable se dressa enfin sous nos roues. L’heure de prendre des forces s’annoncent, une brik à l’œuf rapidement avalé au « Café du Sahara », avant d’attaquer le premier hors-piste digne de ce nom : la chevauchée du champ de dunes de Bir Soltane avec un sable chauffé par un soleil de plomb donc pas très porteur. Un régal pour les initiés, un cauchemard pour les néophytes. Mon Patrol GR surfe littéralement sur les crètes des dunes et mon plaisir est à son comble. Il n’en a pas été de même pour les autres véhicules de notre caravane, si bien que j’ai du inaugurer ma sangle de traction spécialement achetée pour l’occasion. Une vraie jouissance, une satisfaction personnelle que de voler de dune en dune pour porter assistance aux autres véhicules lamentablement plantés dans le sable. Cette étape ma d’ailleurs valu le sobriquet de «  libellule des dunes ». Nous arrivâmes à Tataouine pour un repos bien mérité. Le lendemain, le road book nous fit découvrir une quantité de vieux ksour, plus étonnants les uns que les autres, avant que la piste des « oliviers » ne nous mènent droit sur le bac direction Djerba pour l’unique journée consacrée au farniente.

Pour reléguer aux oubliettes cette longue séance de pieds en éventail, le désert nous ouvre à nouveau ses portes, cap plein sud. L’arrivée à l’oasis de Ksar Ghilane passe par la piste du « pipeline », une tôle ondulée qui aura tôt ou tard raison de votre corps criant pitié sous la torture des vibrations. Un massage en bonne et due forme, rien de tel pour vous lessiver  ! Que ce soit en-dessous ou au dessus de 80 km/h, je n’ai pas réellement senti de différence, les chocs sont toujours aussi indigestes ; et passé les 80 km/h, c’est contre le plafond de mon patrol GR que viennent s’écraser les têtes de mes passagères à chaque envol des quatre roues de ma voiture. Peut-être me manque-t-il un brin de technique ? Ksar Ghilane est un endroit à part où la magie exerce ses pouvoirs. La verdure de son oasis surgit au beau milieu du désert, la source thermale sous les tamaris, les dunes ocres à perte de vue... autant d’éléments qui font de cette oasis une des plus dépaysantes qui soit. Un paradis surgi de nulle part.

Au départ de l’étape ralliant Ksar Ghilane à Nefta, je décidais de déserter le briefing matinal pour tout simplement arpenter les magnifiques montagnes de sable dans lesquelles se trouve plonger l’oasis de Ksar Ghilane. Je déglonfle les pneus et me voici en toute hâte corps et âme plongés dans une séance de sado-masochisme, lacérant de mes roues les pauvres dunes du Grand Erg Oriental. L’ivresse grimpant à grands coups d’injections d’adrénaline dans le sang, les prises de risques suivent cette dangeureuse pente ascendante jusqu’à ce que mon inexpérience me sanctionne sur le sif d’une de ces maudites dunes. C’est, les roues avant dans le vide, les roues arrières plantées au plus profond d’elles mêmes dans le sable, le châssis en balançoire sur l’arête de la dune que j’ai du me résoudre à appeler au secours et d’être à mon tour flagellé par la sangle de traction. Non loin de Ksar Ghilane, à une dizaine de kilomètres, se trouve un vieux fort français abandonné, j’avais envie de tenter l’expérience en hors-piste à travers les dunes, mais seul je n’ai pas osé !

Lorsque le bonheur vous frappe de plein fouet c’est toujours par une succession de vagues. Tout comme dans la nature, les vagues déferlent sur le rivage par séries, et dans chaque série règne inévitablement une vague plus grosse que les autres. Le tsunami me plongea dans la lessiveuse lors de l’étape du « Patient anglais » (Nefta - Sbeitla). La vitesse d’essorage calée au max, je décidais de m’attaquer à une dune cathédrale bordant le somptueux site du lieu de tournage de la « Guerre des étoiles » : les dunes d’Oung Ejemal. Le défi fut rapidement a son apogée attisé par la vague d’échecs des 4x4 du groupe venant s’échouer à mi-hauteur de cette gigantesque dune. Après plusieurs tentatives infructueuses, je compris que la seule échappatoire possible était la vitesse. Etre généreux avec la pédale d’accélérateur et oser attaquer ce monstre à près de 80 km/h tel était le succès de la recette. Une fois cette tactique assimilée, la dune se laissa dompter sans sourciller. La victoire était bel et bien là et je dus prendre à mon bord bon nombre de Trans Tunisien pour quelques tours de franchissement supplémentaires.

La suite du parcours était placée sous le signe de la remontée, direction Aïn Draham au nord ouest de la Tunisie. Avant dernière étape pour rejoindre l’inévitable embarquement à Tunis, cap sur nos pénates. C’est l’heure de se gaver jusqu’à plus soif des derniers paysages. Les pistes serpentent alors par des itinéraires forestiers avant de se déverser dans le flot tumultueux des hauteurs de la côte. Des paysages verdoyants à perte de vue en totale opposition avec l’aridité du sud tunisien.

Je ne peux terminer le récit de cette fabuleuse épopée sans vous conter cette anecdote typiquement africaine. Lors d’un déjeuner habituellement pris à la terrasse d’une gargotte, un de nos pilotes ayant terminé de casser la croute décida de se chauffer par une petite séance de wheeling avant d’attaquer les pistes. En plein milieu du village, Lieven enchaîna les cascades à bord de son XR 600. Mais juste avant qu’il ne quitte les rues asphaltées, un officier de police s’approcha de lui et lui demanda s’il était l’auteur de ces "cabrioles". Lieven un peu gêné ne put répondre autrement que par un oui timide. L’officier, le sourire aux lèvres, ravi d’avoir retrouvé le coupable de ces acrobaties, invita Lieven à une nouvelle séance de wheeling. Mais cette fois-ci, Lieven sera placé sous escorte policière, accompagné des girophares et autres sirènes hurlantes en plein centre ville. Motif de cette obligation pas comme les autres : "les enfants raffolent de ces cabrioles, ça les distrait". C’est sous une salve de hurlements et d’applaudissements que Lieven enchaîna de diaboliques wheelings pour la plus grande joie des enfants. L’Afrique, c’est aussi ça !